mardi 24 mai 2011

L'obligation de donner





La réciprocité a ceci de particulier qu'elle imprègne la vie quotidienne des communautés andines, mais que celles-ci non seulement ne savent pas qu'elles ont un véritable système économique distinct de l'échange, mais en plus dénoncent chaque jour leur individualisme grandissant et la disparition de leurs valeurs. Pour beaucoup, il n'y a plus de réciprocité chez eux. Pour une observatrice, cependant, tout est emprunt de réciprocité. Il est vrai que les occasions de réciproquer étaient plus nombreuses avant. « Lorsqu’on faisait la khipa (le marquage anuel des animaux), nous allions nous rendre visite les uns aux autres, nous partagions beaucoup plus que maintenant, maintenant c’est chacun pour soi… » (Andrés Chayña, Ventilla Pongo, 2009). Il est vrai que les migrations temporaires à des fins économiques impliquent que beaucoup d’hommes ne vivent plus dans leur communauté de façon permanente, et que donc ils se sont détachés des obligations festives ou rituelles. L’insertion dans le marché du travail, dans les villes ou à l’étranger, implique une nouvelle relation qui contribue sans aucun doute à fragiliser les relations de réciprocité locales ou régionales, qui ne résisteront pas aux réseaux commerciaux non officiels qui se développent de plus en plus en Bolivie.
Mais les fêtes scolaires, les cérémonies de fin d’études, la désignation des autorités, les cérémonies agricoles, les mariages et les baptêmes, sont encore l’occasion de créer et de renforcer les liens existants grâce à la réciprocité.
Lorsque nous arrivions dans les communautés, avec mes collègues du CETHA Socamani, nous recevions chaque année la bienvenue des nouvelles autorités des participants, qui s´étaient organisés en un comité scolaire afin d’avoir un étendard, un livre de compte, différents archives, le tout financé par les sanctions pécuniaires versées par les participants absents  d’une réunion ou d’un travail communautaire.
Car contrairement à ce que l’on pense souvent, les gens ne participaient pas aux tâches communautaires car ils en avaient toujours envie, mais parce qu’ils en sont obligés. La réciprocité n’est pas un principe motivé par la responsabilité, la solidarité ou l’altruisme. En d’autres termes, les valeurs morales ou affectives ne sont pas à l’origine du don, mais c’est bien le don, la réciprocité de dons, qui est ici à l’origine de ces valeurs humaines.
C'est-à-dire que les gens qui réciproquent ne le font pas par une sorte de spontanéité affective, mais plutôt parce qu’ils sont membres d’une communauté qui se doit de créer du lien social en permanence. Chacun est donc obligé de donner, car c’est la réciprocité qui générera des valeurs qui seront à la base de la vie communautaire et donc indispensables à son existence comme telle.
Cette obligation est vécue comme telle par beaucoup. Alors  que je demandais à un pasante (organisatrice d’une fête très coûteuse) pourquoi elle se lamentait d’avoir dépensé autant pour la fête (plusieurs milliers de dollars), et surtout pourquoi elle l’avait fait, elle me répondit que « sinon les gens allaient parler [mal d’elle et de son mari] ». Celui qui est généreux, qui redistribue, est reconnu comme un grand donateur et devient donc plus prestigieux encore. On parle bien de lui. Le prestige est la reconnaissance par les autres du droit d’une personne d’être reconnue comme membre à part entière de la communauté, et comme un membre qui participe à la cohésion de la communauté en assumant les devoirs de redistribution. Par contre, on parle « mal » (maldecir, maudire) de celui qui est radin et égoïste, qui refuse de donner et de partager.
Mais cette reconnaissance est en permanence questionnée et remise en jeu, car on ne reçoit pas du prestige comme s’il s’agissait d’un droit définitif. Il n’y a pas de droit fixe et permanent dans les communautés, car ce sont les relations concrètes des personnes entre elles qui définissent les droits de chacun. Les droits d’héritage, par exemple, ne sont pas fixes (les filles reçoivent autant de leur père, etc.) mais dépendront de l’attitude, de la relation concrète, qu’une fille, par exemple, a eue avec son père ou sa mère. Certains enfants hériteront plus, si leurs parents en ont décidé ainsi, car ils ont toujours été proches et affectueux avec ce dernier. Ils ont été généreux, ils ont su donner de l’amour, du respect, etc. « Ça dépend de la chuyma (conscience affective)… » répondit doña Juana lorsque je lui ai demandé si les filles héritaient systématiquement des animaux ou des terres.
Souvent, l’hospitalité que nous recevions dans les communautés n’était pas toujours assumée avec joie et spontanéité, car elle impliquait une série de tâches comme la préparation des aliments. Les participants s’organisaient à tour de rôle, et constituaient à cet effet une petite cagnotte à laquelle contribuait la majorité d’entre eux/elles. La réciprocité n’implique pas au départ un sentiment de générosité, mais une obligation. Dans la pensée occidentale d’inspiration chrétienne, on penserait tout de suite qu’il ne s’agit donc pas de réciprocité, car celle-ci devrait être motivée par un sentiment (amour, amitié, respect, etc.) envers l’autre, par une gratuité totale, et surtout pas par une obligation. Cela ne « vient pas du cœur, si c’est une obligation… », entend-on souvent de la part de ceux qui sont en dehors de la communauté. Il faudrait donc de la « spontanéité » dans les sentiments, sinon ce ne sont pas de « vrais sentiments ».
Eh bien je pense que c’est tout le contraire, que la réciprocité est au départ une obligation, un principe auquel il faut se soumettre, et qu’elle implique bien souvent un effort ou un sacrifice, qui implique donc un don: on donne de soi, en allant chercher le bois de chauffage, en épluchant les pommes de terre et en préparant la soupe. Quelle serait d’ailleurs la valeur du don si on en tirait un profit personnel, moral ou émotionnel ? S’agirait-il vraiment d’un don ? Les donataires le savent bien, et valorisent énormément, non seulement la soupe chaude mais surtout le don en soi. Cela nous lie, nous oblige à notre tour.
Et c'est donc la réciprocité, comme principe qui oblige à recevoir, à donner et à reproduire le don, qui est à l'origine du sentiment d'amitié, qui s'exprime alors comme valeur éthique: la responsabilité, par exemple, face à l'étranger, à celui qui arrive sans rien et qui ne mourra pas de faim ni de froid dans la communauté. C'est à mon avis ce que traduit la profusion de "gracias untel", "gracias untel" qui suit tout repas partagé. En remerciant à chaque participant du repas, et non seulement d'ailleurs à la cuisinière, on crée du lien, un réseau de mots et de gestes qui expriment un sentiment: une communauté de table qui a été créée. Ceci provient peut-être du fait que les repas communautaire sont souvent des "auberges espagnoles" (quelle ironie!), où chacun met au centre de la "table" ce qu'il a cuisiné. Cet apthapi implique que chacun mange de tous et donne à manger à tous, et comme on se sait plus toujours qui a apporté quoi, on crée une véritable communion où tout le monde est remercié, avec enthousiasme, dans un grand brouhaha général qui gomme les différences et les individualités.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire