mardi 31 mai 2011

Politesse et réciprocité

Un bus bondé. Je suis à Bruxelles. Quelques hommes parlant en arabe ne voulaient pas accéder aux sollicitudes répétées de nouveaux passagers désireux de s’enfoncer dans le bus afin que la porte puisse se fermer. Les voyageurs, apparemment étrangers, bloquaient le passage, car l’un deux avait une béquille qui occupait à elle seule la place d’une personne, ce que ne voyaient pas bien sûr les nouveaux venus. « C’est un manque total d’éducation ! Avancez vers l’intérieur du bus ! ». L’éducation est bien ce qui différencie en première instance, au quotidien, les Belges et les Étrangers (souvent de nationalité belge d’ailleurs). L’ « éducation », dans ce contexte précis, c’est avant tout la politesse, la courtoisie, les marques de respect.
Marcel Mauss a déjà souligné que la réciprocité ne se limitait pas exclusivement à "des  biens et des richesses, des meubles et des immeubles, des choses utiles économiquement. Ce sont avant tout des politesses, des festins, des rites, des services militaires, des femmes, des enfants, des danses, des fêtes, des foires (…) » (« Essai sur le don », in Sociologie et anthropologie, Paris, Puf, édition de 1980, p. 11).
Je m’intéresserai ici à la politesse verbale, à la circulation des mots, des formules de politesse, car il me semble que c’est un des points fondamentaux des différences culturelles à Bruxelles, et ailleurs.


La politesse comme réciprocité de mots
En Belgique, la politesse est très importante dans la vie de tous les jours. Cela, je le sais depuis que je suis petite : ayant grandi en France, j’ai entendu continuellement ma mère se plaindre des Français, « qui ne sont pas ‘gentils’ comme les Belges », qui parlaient sèchement, voire même de façon arrogante.
La politesse est un habitus belge.
Or la politesse, exprimée verbalement car il y a aussi des experssions non verbales, gestuelles, de la politesse, c’est une relation de réciprocité de mots. Dominique Temple définit la réciprocité comme "la relation entre êtres humains qui permet à chacun de subir l’action dont il est simultanément l’agent de sorte que la conscience de l’un redouble la conscience de l’autre, et que l’une et l’autre se relativisent pour engendrer une conscience commune" (cf. liens).
La politesse s’actualise avant tout, mais pas seulement, à partir d’une structure de réciprocité binaire, entre deux. Le bonjour est donné à quelqu’un qui le redonne à son tour, de telle façon que l’un et l’autre occupe simultanément les places de donataire et donateur, situation qui peut se répéter plusieurs fois : « Merci beaucoup Madame ! » « Merci à vous ! »… « Bonne journée hein » « Pareillement ! »,  « Et bon week end ! »… « Vous de même ! », « Et bonjour à votre maman ! »…
Comment ne pas penser alors à la politesse dans le contexte aymara où j’ai passé de nombreuses années.
En aymara, la réciprocité de politesse est fondamentale. Il y a d’abord le salut.
Les personnes âgées, dans les communautés rurales, se plaignent souvent du manque d’éducation des jeunes d’aujourd’hui, qui ne savent plus saluer car ils n’utilisent même plus le nom de la personne, mais utilisent plutôt le terme classificatoire de « tío » ou « tía » (tante, oncle) lorsqu’ils croisent une personne en chemin. Il est très mal vu de ne pas saluer une personne croisée, même si on ne la connaît pas.
Lorsqu’on rentre dans une pièce, il est poli de donner la main à chaque personne qui s’y trouve, en accompagnant le salut d’une petite accolade des deux bras si la personne est particulièrement appréciée. Dans une réunion, les personnes s’asseyent souvent en cercle, les chaises placées le long des murs, les salutations permettant au nouvel arrivant de dessiner lui-aussi un cercle, de fluer et de se fondre dans le reste de l’assemblée. La circulation se réalise traditionnellement de la droite vers la gauche. D’une façon générale, le sens des rotations ne sont pas neutres. Deux fibres de laine peuvent être tordues vers la droite ou vers la gauche, selon la destination de la laine (pour un tissage rituel, on tordra les fils de droite à gauche). Dans une réunion, il s’agit donc, à chaque pause, de donner la main à la personne et de prononcer des mots de bienvenue ou de courtoisie. Ces mots réciproqués entre deux personnes tracent donc un cercle fluide, comme si la communauté était ici construite à partir de ces relations binaires, entre personnes, situation que l’on peut étendre à deux familles, deux quartiers, deux moitiés, etc.
La fin d’un repas est également l’occasion impérative de remercier l’assemblée. Mais ici aussi, au lieu de remercier de façon générale aux convives, comme en Belgique on peut souhaiter un « bon appétit » à tout le monde avant un repas, il faut remercier chacune des personnes présentes. S’il s’agit d’un repas communautaire partagé entre tous, l’aphtapi, on remerciera chacun des participants, en nommant explicitement son nom : « Merci Pablo ! », « Merci Juan ! », « Merci Adolfo ! », etc. le mot étant accompagné souvent d’un geste du bras ou de la main comme s’il s’agissait de pointer du doigt la personne nommée. Chacun faisant de même envers chacun des participants, les remerciements composent bientôt une cacophonie générale, qui tisse un réseau de relations binaires d’amitié entre tous, de façon généralisée.
La politesse verbale est très importante et valorisée dans les interactions en aymara. Ne pas écouter un interlocuteur, même s’il parle très longtemps, est un signe de mépris. Parler est un art, pas seulement une technique. L’art de bien parler implique savoir utiliser les formes de la courtoisie de façon appropriée. Ce sont avant tout des suffixes qui ajoutent de la courtoisie et du respect dans une phrase (-t’a, -ya, -cha) ou alors adoucissent des ordres et des impératifs.
Un ami bolivien me demandait un jour pourquoi les Aymara s’excusaient toujours avant de prendre la parole dans une assemblée ou une rencontre. Il y a peut-être un réflexe colonial de ne pas avoir pu prendre la parole pendant des siècles, mais je pense qu’il s’agit avant tout d’une formule de politesse, comme si l’on ne pouvait imposer sa parole aux autres, comme si en disant « excusez-moi » en se dirigeant par exemple à l’autorité de la réunion et aux autres participants, il s’agissait avant tout de marquer un profond respect aux personnes, c’est-à-dire une humilité, et de ne pas imposer ses mots aux autres. D'ailleurs on demande souvent l'autorisation aux humains et aux dieux, la suma lisensia.
Sans entrer dans les détails de la langue aymara, j’en serais d’ailleurs bien incapable, je voudrais souligner ici que les mots ne sont pas juste des moyens de faire circuler l'information, mais aussi des moyens d’action : parler c’est agir, et dans un contexte où maudire (male dicere) peut tuer et les bénédictions (bene dicere, dire du bien) réjouir, on comprend que les mots de s’utilisent pas n’importe quand, n’importe comment, n’importe où. L’énoncé performatif (jurer c’est dire et agir en même temps) est très présent en aymara, car les mots ne se prononcent que dans un contexte précis, ou même ne se prononcent pas. Dire que quelqu’un est sûrement malade, c’est déjà le rendre malade. Un autre exemple : alors que la pensée critique fait partie des outils d’analyse dans la pensée occidentale pour réajuster et comprendre un fait ou une action,  « critiquer » (kumiña) est très mal vu dans les communautés, car parler de façon négative de quelque chose ou de quelqu’un (d’un projet réalisé par exemple) est assimilé à une malédiction. Dans le contexte de mon travail, mes collègues aymara  préféraient toujours faire des évaluations positives, plutôt que de réaliser ce que l’on appelle des critiques, mêmes « constructives ».

Ces mots de politesse qui circulent à profusion ne sont pas, souvent, de simples échanges verbaux: ce sont des dons, reçus et redonnés, par lesquels se crée un sentiment partagé d'appartenir à une même humanité, ce qui signifie d'être liés.

La politesse de l’exclusion
Même dans un contexte dominé par l’échange, il est nécessaire de maintenir des espaces vides, des espaces pour la réciprocité, seul mécanisme capable de maintenir un minimum d’humanité, dans un système qui s’emploie à la détruire. Ce sont des espaces de « micro résistance » (Michel Onfray), où l’on se sent encore libre.
 Mais que se passe-t-il lorsque les codes de politesse de deux personnes ou groupes sont différents?
Dans une ville multiculturelle comme Bruxelles,  il me semble parfois que la politesse des Belges est un signe de (auto)reconnaissance de leur autochtonie, comme s’il s’agissait ici de créer ou renforcer un lien d'identification entre personnes s'identifiant comme semblables, comme ayant une même appartenance, en opposition aux étrangers, qui ne partagent pas ces codes de la politesse et la "bonne éducation". La réciprocité de politesse peut renforcer le lien social, mais lorsqu’elle intervient dans un groupe restreint, et dans ce contexte d'exclusion, elle ne crée plus un sentiment d’humanité généralisé, elle classifie pour différencier et isoler. C’est pourquoi, à mon avis, Dominique Temple insiste sur l’universalité de la réciprocité. Les imaginaires des uns et des autres varient, et les sentiments crées par la réciprocité s’expriment de façon différente selon les peuples, les groupes ou les sociétés, mais si l’on ignore que cette différence est juste liée à la variation des imaginaires, et non pas à l’absence de réciprocité, on risque rapidement de croire que certains ne partagent tout simplement pas notre humanité. Une condition essentielle de la réciprocité est donc qu’elle soit universelle, libérée de l'emprise des imaginaires, car elle deviendrait sinon un facteur d’exclusion.
Très sensibles aux relations interculturelles pour y avoir consacré une bonne partie de mon temps en Bolivie, les relations interculturelles à Bruxelles ont attiré mon attention dès le départ. Une attention spéciale devrait être prêtée aux relations entre Flamands et Wallons, car je pense qu'un pays qui ne s'entend pas avec soi-même, et crée ses propres frontières (linguistiques) intérieures, pourra difficilement s'ouvrir aux autres encore plus lointains. Mais ce sont avant tout les relations entre population belge "autochtone" et "étrangère" (ces mots ne sont bien sûr par sociologiquement correct, puisque nous sommes tous des migrants, les autochtones étant eux aussi venus d'ailleurs, et les "étrangers" ayant souvent la nationalité belge...), qui sont ouvertement houleuses. Des éclats de voix dans le métro, un ton qui monte, sont les versions "polies" des insultes proclamées en Bolivie envers la population indienne il n'y a pas si longtemps.
Donner et recevoir maintes formules de politesse, récitées comme un rosaire, ce n'est pas seulement une habitude ou une technique de vente: c'est une pratique de réciprocité qu'il faut absolument étendre à tous et à toutes, et qu'il faut apprendre à décliner dans plusieurs cultures.

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