Trames et noeuds entrelaçant le sud au nord, le nord au sud - Tramas y nudos entrelazando el sur al norte, el norte al sur

dimanche 5 juin 2011

Affectivité et réciprocité

Ce qui différencie réciprocité et échange, c'est que la première participe à la création de valeurs humaines, alors que le second crée des valeurs matérielles. Or l'affectivité, ressentie comme un sentiment (amitié, amour, empathie, haine, etc.) et exprimée comme valeur éthique (l'équité, la justice, la responsabilité, etc.), est bien ce qui fait défaut aux sociétés fondées sur l'échange. Tout le monde en convient. Certains se demandent par exemple comment faire pour limiter l'exploitation des richesses naturelles avant leur épuisement et la destruction de la planète?  Comment faire pour produire et consommer de façon cohérente, rationnelle, en permettant à tous et toutes de s'alimenter, de se loger, de vivre biologiquement, socialement et spirituellement? En d'autres termes: comment être responsables, hospitaliers, solidaires? Et pourquoi ne le sommes nous pas?

Plusieurs explications sont bien sûr avancées. Certains diront que nos cerveaux ne peuvent pas se résoudre à limiter ce que nous avons fait si longtemps (consommer) sans créer une profonde angoisse qui bien sûr empêche toute restriction de la croissance (Arnsperger). D'autres diront que nous sommes manipulés par un système de telle façon qu'il nous est impossible de penser par nous-mêmes, et de résister à ce bombardement consumériste.

Je suis plutôt de l'idée que si nous ne parvenons plus à mettre en place des politiques responsables et solidaires, à agir en fonction de tous, c'est que nous ne savons plus créer les sentiments et les valeurs nécessaire à tout comportement un tant soit peu éthique. Les travaux de Dominique Temple sur la réciprocité s'attachent à montrer que les valeurs humaines sont en général conçues comme "constituées", c'est-à-dire comme venant d'ailleurs, de la foi ou des forces de la nature, mais toujours perçues comme des lois. D'ailleurs tout le monde parle de valeur (l'équité, la solidarité, etc.), mais peu se demandent d'où viennent ses valeurs et comment les produire. En réalité, propose Temple, ces valeurs ce sont les hommes qui les créent à partir d'un mécanisme particulier: la réciprocité. Pour l'instant, je me contenterai de publier un passage de D.Temple, que l'on retrouve inclus dans son Séminaire de Réciprocité, chapitre 2, "L'enjeu de la réciprocité".

 (Source: http://dominique.temple.free.fr/reciprocite.php?page=reciprocite_2&id_article=211)

 

L’affectivité est-elle l’expression du contradictoire ?

La philosophie à laquelle je me suis référé, la philosophie aristotélicienne , dès son origine, a immédiatement repéré que l’affectivité se présentait comme quelque chose d’insécable qui ne donne prise à aucune mesure, et qui n’a aucune dimension d’étendue ou de temps. La douleur, la souffrance, la joie sont donc a priori inconnaissables... il est en effet impossible de saisir une affectivité dans une étendue qui lui soit propre ou une durée qui lui soit propre. Vous ne pouvez pas en prélever une quantité donnée, l’ajouter ou la retrancher à une autre. L’affectivité, qu’elle soit douleur ou joie, peut être présente un certain temps en un lieu précis, mais elle habite ce temps et ce lieu, elle n’est pas ce temps ni ce lieu. Cependant, vous ne pouvez nier sa présence.
Nul ne peut en expliquer la nature, mais nul ne peut nier en être le siège. On dit que Diogène, à qui l’on demandait : « qu’est ce que l’homme ? », répondait par un coup de bâton sur la tête du questionneur imprudent qui criait de douleur, lequel cri est une réponse indiscutable. L’affectivité apparaît comme une expression de la subjectivité la plus irréductible et dont le caractère absolu s’oppose de façon radicale à la relativité de la connaissance objective.
On s’est évidemment aperçu que ce qui est en jeu dans la création de l’affectivité est ce qui est en soi contradictoire. C’est en effet à la frontière de la vie et de ce qui la menace, la mort, que naît la sensation. Aristote remarque qu’entre le corps senti et le corps sentant, il y a un corps intermédiaire qu’il appelait le meson, le milieu, et qui n’est autre que la sensation, l’affectivité elle-même.
Entre le monde et la vie qui lui est opposée, entre l’intériorité d’un vivant et l’extérieur qui lui est étranger, à fleur de peau si l’on peut dire, là où prennent d’ailleurs naissance les organes des sens, se déploie donc un milieu intermédiaire, un milieu entre ce qui est senti et ce qui est sentant, une interface, sans étendue certes mais si tangible et si consistante qu’on lui donnera le nom de chair.
Or, cette interface est le lieu de la confrontation des contraires, de la vie et de la mort. Le contradictoire paraît donc soudain comme le champ privilégié de l’expérience affective, au moins de la sensation primitive.
Entre le corps vivant et le monde, l’affectivité qui constitue notre réalité la plus irrécusable, résulte de la confrontation et de la relativisation des contraires (la vie et la mort).
À défaut d’une telle relativisation, il faudrait envisager une dualité entre l’affectivité et la nature, et renoncer à établir un lien logique entre elles.
Cependant, on peut constater que la joie apparaît là, et la souffrance ici, l’angoisse là, et l’ennui ici, mais le fait que l’une ou l’autre de ces affectivités apparaisse là, ou ici, ne livre pas son secret. Lupasco, dans ses premiers travaux, disait que l’intrusion de telle ou telle affectivité dans telle ou telle interface de la vie et de la mort (et donc dans telles ou telles structures biologiques ou psychiques qui déploient ces interfaces) relève du mystère.
Il n’en reste pas moins que nous pouvons repérer dans quelle structure apparaît systématiquement telle ou telle donnée affective et que nous pouvons en déduire une économie de l’affectivité.
Si l’on se souvient que matière et forme ont été remplacés par puissance et acte pour tenir compte de la “dunamis” et de l’énergie, on peut aussi doter l’affectivité de cette notion d’énergie.
Que l’on ne puisse pas déconstruire ce que l’on nomme la chair parce qu’elle a le caractère de l’absolu ne signifie pas qu’elle ne puisse dépasser cette absoluité. La manière dont elle se dépasse en tant qu’absolu et manifeste donc son énergie, est la parole.
La parole lui permet de se dire, et elle dit d’abord qu’elle est hors de toute réalité naturelle, qu’elle est quelque chose de surnaturel, si l’on appelle encore une fois nature l’étendue et la temporalité. Renversez la proposition et vous retrouvez le prologue de Jean « Au commencement, était le verbe, et le verbe s’est fait chair ».

[1] Le contradictoire fut interprété comme matière et puissance, et le non-contradictoire comme forme et acte par la philosophie aristotélicienne.