Trames et noeuds entrelaçant le sud au nord, le nord au sud - Tramas y nudos entrelazando el sur al norte, el norte al sur

lundi 31 décembre 2012

Revendications pour le travail des personnes peu ou non scolarisées


Bruxelles - Le 1 mai dernier, la fête du travail a réuni apprenantes et apprenants de la locale de Lire et Écrire Nord-Est à la Place Rouppe, pour la réalisation d’une Peinture-action visant à sensibiliser le public bruxellois sur la problématique du travail pour les personnes peu ou pas scolarisées.
Plutôt que de présenter au public des textes élaborés préalablement, les apprenants ont construit sur place leur propre matériel, haut en couleur ! Installés dans l’espace public,  ils ont peints 7 silhouettes humaines grandeur nature qui ont ainsi acquis petit à petit sous le regard des curieux, des yeux, une bouche, membres et corps. Ces panneaux en bois représentaient, tel un miroir, le « double » des apprenants et apprenantes devenus maçons, cuisiniers ou infirmières, des métiers qu'ils désirent apprendre ou qu'ils faisaient dans leur pays d'origine.

Toutes et tous étaient concentrés, penchés sur leur image, embrassant de leurs bras cet "autre", à la fois proche et différent. L’image d’un corps à corps m’est alors venue à l’esprit, comme s'il s’agissait d'un combat avec soi-même, ou alors d'une danse de couple

À certains moments, le public s'est joint aux apprenants, tel ce passant qui a peint très consciencieusement son double artiste-peintre.

Des espaces tableaux-noirs placés ici et là sur le corps de ces hommes et de ces femmes impassibles et muets se sont mis progressivement à parler : des revendications et des slogans y ont été transcrits à la craie, allusion symbolique à l’école qu’ils n’ont pas connue, ou si peu, et à leur volonté de ne pas lâcher prise ! Écrire ces textes, pour des apprenants d'alpha, est le fruit d'un processus "de fabrication de l'écrit", l'aboutissement de plusieurs mois de travail avec les formateurs et les formatrices, et donc un acte qui en soi est déjà porteur de beaucoup sens, au-delà des messages revendicatifs exprimés: "Tout le monde dit que j'ai le droit de travailler, mais je ne trouve pas de travail", "Et nous!?! Tout le monde a de droit de travailler!", "Je veux travailler et apprendre le français en même temps!", etc.

Narquoise, un léger rictus au coin des lèvres, chaque silhouette semblait décidément bien provocatrice.

Et au milieu de tout ce monde, comme il ne pouvait en être autrement dans une fête, enfants, conjoints, parents … beignets et jus de gingembre étaient de la partie, faisant aussi de cette journée un moment de convivialité et d'amitié.



La Peinture-Action a été réalisée avec la collaboration de ART MURAL Asbl.

La vidéo de cette action a été publiée sur Rhizome-tv à l'adresse suivante: 

dimanche 9 décembre 2012

Le don des immigrés: redonner du sens aux Européens?

Depuis le mois de septembre je suis "bénévole alpha en cours du soir". Cela signifie que j'accompagne un groupe d'apprenants alpha, deux heures par semaine, de 19h00 a 21h00.

Je voudrais faire rapidement quelques commentaires sur le sens du bénévolat, car ne sont pas toujours bénévoles ceux qui pensent l'être.

Les bénévoles de l'association où je travaille ont fait un petit bilan du premier trimestre. Ce qui en ressort: une expérience humaine. incomparable, "fantastique", "c'est très enrichissant humainement"... Le bénévolat est à remettre en question dans beaucoup d'aspects, mais une chose est sûre: nous sommes ici face à un don des apprenants à leurs formateurs: l'occasion de pouvoir donner d'eux-mêmes pour participer au maintien d'une certaine humanité, dans une société où, crises obligent, l'individu devient de plus en plus sollicité au détriment du "collectif". D'une certaine façon, les apprenants mauritaniens, guinéens ou marocains, permettent aux formateurs de se sentir plus humains, plus au service de l'humanité.

Ceci n'est pas sans me rappeler une expérience dont j'ai pris connaissance récemment. Un projet d'accueil pour personnes en difficulté psychologique: ce sont des hommes PEULS immigrés qui reçoivent dans leur foyer de la "communauté du Vivier" des Belges qui ne veulent plus aller dans des structures d'accueil classiques.
http://www.syfia.info/index.php5?view=articles&action=voir&idArticle=1156

Récemment, un jeune étudiant d'anthropologie de Liège me parlait d'une association qui envoyait des jeunes Belges en réhabilitation dans des villages africains, où ils retissent des liens sociaux à partir d'activités productives quotidiennes qu'ils partagent avec les villageois.

Mais que proposent ces villageois africains aux Européens, que l'Europe n'est pas en mesure de leur donner?  Comment est-il possible que malgré les centaines de structures d'accueil, les formations de tout genre aujourd'hui disponibles sur le marché professionnel  ou  les milliards d'euros engagés dans des associations et des projets sociaux, les pays européens ne soient pas en mesure de satisfaire les demandes plus affectives, psychologiques ou existentielles de leurs populations? N'y a-t-il pas ici une véritable coopération du sud au nord, insoupçonnée et silencieuse, car enfouie dans l'intimité des liens sociaux?


samedi 17 novembre 2012

Pour comprendre les indignations

Dominique Temple à publié en 2011 un commentaire qui nous permet de comprendre les impasses vers lesquelles se dirigent les mouvements ou "révolutions" populaires, en Afrique, en Europe et ailleurs, si elles ne  débouchent pas sur une analyse des valeurs qu'elles ont fait naître (solidarité, par exemple)  et la compréhension des structures de production de ces valeurs (le partage).

http://dominique.temple.free.fr/reciprocite.php?page=journal_2&id_article=224

mai 2011

Dominique Temple
L’homme nu
Valeurs constituées ou Matrices de la valeur ? Hommage à Alberto Santacruz (Paraguay)

Les communautés amérindiennes ont pu vérifier pendant cinq siècles que dans le champ de l’économie, cela ne servait à rien de se référer à des valeurs éthiques face à des occidentaux qui leur opposaient leur maîtrise rationnelle des lois de la nature. Elles ont approuvé cette réflexion d’Alberto Santacruz [1] : “El cacicazgo ha fracasado frente a la colonización, hoy hemos encontrado el medio de superarla, y es el Consejo” [2]. Alberto Santacruz n’oppose pas des valeurs amérindiennes au système de l’exploitation capitaliste qu’il appelle la “colonización”, il dénonce au contraire le cacicazgo. Il entend par là l’expression du prestige du plus grand donateur dans une communauté de réciprocité.
Nous avons d’abord interprété la critique d’Alberto Santacruz comme la dénonciation de l’imaginaire dans lequel les communautés qui obéissent au principe de réciprocité se représentent leurs sentiments éthiques de référence : le prestige. Nous avons mis en cause la contradiction entre deux systèmes de production, l’un ordonnant la production à la redistribution en vue du prestige, l’autre ordonnant la production à l’échange en vue du profit. Le choc des civilisations européenne et amérindienne illustre la contradiction de ces deux systèmes de façon très vive. Il eut lieu en effet au moment où, les Européens maîtrisant de plus en plus rationnellement leur production, l’échange permettait d’établir des relations objectives et complémentaires entre les facteurs de production. En Europe, au XVIIe, on commençait à établir les relations sociales en fonction du rapport des choses entre elles, et l’on changeait la définition de la monnaie : elle ne mesurait plus, en effet, l’utilité de la production en fonction des besoins des hommes mais en fonction du rapport de force entre propriétaires. Le système de libre-échange était en plein essor. Les conquistadors brûlèrent les étapes, éblouis par l’or et l’argent, fétiches de la nouvelle forme de la valeur, la valeur d’échange. Sur le continent amérindien, rien ne laissait prévoir une telle évolution. Toutes les économies et plus particulièrement celle des empires étaient des systèmes de réciprocité où le prestige s’acquiert en proportion de ce que l’on redistribue. Que les Espagnols aient été reçus comme des Dieux prouve que l’on attendait d’eux une redistribution majeure, et ce fut le quiproquo.
Alberto Santacruz reconnut cet antagonisme de civilisation. Sa réflexion commençait même par une comparaison des références occidentales et des références communautaires, mais la critique du cacicazgo vise le prestige qui représente les sentiments éthiques d’une conscience affective. Or, c’est cette conscience affective qui est frappée d’impuissance face à la connaissance rationnelle des Européens, face à la raison utilitariste dans le domaine économique [3]. Ce n’est donc pas seulement l’imaginaire du prestige qui est jugé impuissant face au capitalisme mais toute valeur. Cependant, pour s’opposer au système capitaliste, Santacruz ne recourt pas à des valeurs universelles délivrées de l’imaginaire de chacun : la responsabilité, la liberté… il ne recourt pas au symbolique pur [4]. Les valeurs des communautés amérindiennes ne sont pas différentes en effet des valeurs éthiques de toutes les autres communautés du monde, mais elles ne sont pas plus capables que les valeurs éthiques auxquelles croient les Tunisiens, les Egyptiens, les Espagnols, les Portugais, les Russes ou les Français d’endiguer le système capitaliste. Aucune valeur n’est en effet susceptible d’enrayer l’économie occidentale parce que celle-ci s’est donnée comme lois, les lois de la nature.
Pourquoi les valeurs humaines sont-elles impuissantes ? Les valeurs humaines sont les représentations de sentiments éthiques qui par leur nature affective se manifestent comme des commandements absolus, des impératifs catégoriques. Le sentiment d’être humain dans une société organisée de façon complexe est de ce fait irréductible à tout autre, et cette exclusivité est exacerbée dans les systèmes de réciprocité centralisée de type religieux ou les empires de redistribution. Si la valeur est partout le signe d’une émancipation de l’homme qui accède au symbolique, et si nul ne peut se soustraire à la Loi sans y perdre son humanité, il n’empêche que l’absolu qui caractérise la valeur de référence d’une société donnée conduit à l’affrontement avec les autres, et cette toute puissance se convertit en une faiblesse mortelle.
Cependant, la formule d’Alberto Santacruz récuse la colonización tout entière : « hemos encontrado el medio de superarla ». Quel est ce moyen ? C’est une structure sociale : el Consejo, une structure de réciprocité tout aussi fondamentale que l’Alliance ou la Filiation, mais qui ne doit plus rien à la nature, qui s’affirme comme strictement économique et politique, selon la volonté des hommes. El Consejo, c’est la démocratie directe, l’assemblée communautaire. Le mot “communauté” renvoie aux relations de réciprocité qui permettent aux hommes de vivre ensemble dès l’origine.
Ce ne sont pas les valeurs éthiques qu’oppose Alberto Santacruz à la colonisation, et tous les Amérindiens qui ont réfléchi à cette question, ce sont les structures de production de ces valeurs [5].
Mais alors pourquoi la réciprocité permet-elle de vaincre la colonización ? Parce que si la réciprocité est la matrice des valeurs humaines, il est possible de maîtriser rationnellement les différentes structures de production des valeurs humaines.
Ainsi, les Aymara des Andes étudient l’ayni, la réciprocité binaire simple, que l’on appelle souvent le face à face. Ils montrent comment les relations d’ayni constituent des réseaux, puis des marchés, puis des systèmes semi-complexes (l’ayllu, la marka), et comment la valeur signifie un sentiment qui réunit et conjoint la dignité, la justice et l’amitié : la chhuima, dont l’efficience peut s’apprécier dans tous les domaines de la vie communautaire [6].
La conception du “marché” reçoit alors deux acceptions : l’une, occidentale, qui privilégie un équilibre entre la force de travail des uns et la force de domination des autres ; l’autre, communautaire, selon laquelle la valeur est la représentation du travail qui satisfait le besoin d’autrui. Ici, la réciprocité est nécessaire pour donner sens au travail. Hors de la réciprocité, le travail n’acquiert pas de dimension sociale ni de caractère éthique, et ne peut s’exprimer comme valeur.
L’habitus de se référer aux “valeurs constituées” acquises au cours de l’histoire, attribuées parfois à la grâce divine ou à l’inné génétique lorsque l’on a perdu de vue leurs structures de production, est si prégnant dans la société européenne que nos contemporains interprètent l’actualité de l’Indianité comme l’actualité de valeurs qui auraient été masquées, recouvertes ou effacées par la colonisation et l’exploitation capitaliste. Et l’on exhume les valeurs de paix et d’harmonie. L’écologie occidentale notamment prête aux Amérindiens l’idéal de trouver leur place dans l’équilibre des forces de la nature. L’équilibre existe, il est vrai, dans la nature puisqu’une force physique quelle qu’elle soit est nécessairement limitée par une force antagoniste, et les êtres vivants ne peuvent se concurrencer les uns les autres que pour autant que la faiblesse des uns n’entraîne pas la disparition des autres. Si le lion tuait toutes les gazelles, il mourrait de faim, mais les lionceaux meurent de faim avant que toutes les gazelles ne soient détruites de sorte que l’équilibre entre le troupeau de gazelles et le lion est la condition de la survie du lion. Le lion ne tue qu’une gazelle par jour et l’hirondelle dont nous admirons les virevoltes tue environ huit cent fois par jour… il n’y a pas d’être vivant qui ne tue pour se nourrir. L’équilibre de la nature est toujours une harmonie de meurtres !
Toutes les communautés amérindiennes ont le plus grand respect de la nature, mais aucune ne s’est jamais référée aux conditions de la nature, qui représentent pour elles le chaos. Les sagesses des communautés amérindiennes sont opposées au matérialisme naïf de l’écologisme occidental. Pour toutes les communautés que j’ai rencontrées, aussi bien chez les Shuar que chez les Guarani ou les Shipibo ou dans le Chaco, la conscience est une conscience affective et spirituelle issue de la réciprocité, mais il est vrai que la réciprocité a pris une telle importance à leurs yeux qu’elles l’ont transférée à la nature, et qu’elles ont invité le manioc et le maïs, les lamas et les brebis… à des relations de réciprocité en les considérant de façon humaine. Les communautés soignent la terre comme si elle était humaine, et fabriquent par conséquent des chimères de réciprocité qui produisent des sentiments humains vis-à-vis de la nature, du moins vis-à-vis de la nature qu’elles apprivoisent ou cultivent, celle qu’elles n’apprivoisent pas ou ne cultivent pas demeurant sauvage (mais il arrive que même avec la nature sauvage ou inconnue, elles entretiennent des relations de réciprocité, de réciprocité négative !) [7].
Il est vrai que la représentation des valeurs éthiques dans les “esprits” peut conduire au même fétichisme que la représentation de la valeur d’échange dans l’or ou l’argent. Mais avant d’être des esprits fétichisés dans les représentations occidentales ou même indigènes, les sentiments nés de la réciprocité sont les manifestations de la nature humaine, le kakarma des Shuar, le teko des Guarani ou la chhuima des Aymara…
Cependant, la lutte entre ceux qui utilisent la raison dans leur intérêt et ceux qui agissent au nom de valeurs éthiques en fonction de leur foi est terminée. Les premiers sont les vainqueurs, les seconds les vaincus. La situation pourra changer seulement si les partisans de l’éthique comprennent comment produire leurs valeurs de façon rationnelle. Ils disposeraient aussitôt du recours de la raison au même titre que leurs adversaires, et pourraient créer une forme de pouvoir nouvelle : non plus le pouvoir d’asservir mais le pouvoir de servir. Ils auraient surtout la possibilité de maîtriser l’absolu de leur conscience affective, et d’apprécier les valeurs d’autrui, ce qui mettrait fin à la cause de leur impuissance.
Notre proposition est de comprendre comment on engendre de façon rationnelle les références communes du vivre ensemble, plus précisément quelles sont les structures économiques et politiques qui permettent à chacun de participer à la genèse des valeurs éthiques, et de doter ces structures fondamentales de territorialités précises pour que les valeurs produites ne s’affrontent pas entre elles, ce qui est un problème de constitution.
Quelle est l’actualité de la dynamique dite amérindienne pour les occidentaux indignés du système capitaliste ? Les occupants de la place Tahrir ou de la Puerta del Sol n’opposent pas des valeurs, coptes ou islamiques, catholiques ou communistes, à d’autres valeurs socialistes ou libérales. Ils se présentent nus, c’est-à-dire en mettant de côté leurs valeurs de référence, leur foi. Ils se présentent les uns aux autres dans une assemblée qui est une expérience de démocratie directe [8] car ils font l’expérience à leur tour que signifiait le premier temps de la proposition indienne “le cacicazgo ha fracasado”, il y a quarante ans, pour les communautés d’Amazonie et des Andes (les valeurs sont impuissantes face à la raison utilitariste).
Sur les places égyptiennes, tunisiennes, espagnoles… comme dans les veillées des communautés amérindiennes, les jeunes gens font l’expérience de la rencontre avec autrui, la rencontre initiale, la même que celle des premiers hommes. Ils sont étonnés de se retrouver si nombreux. Ils découvrent les fondements (par exemple le partage) qui donnent accès au deuxième temps révolutionnaire qu’Alberto Santacruz exprimait à sa façon : “superar la exploitación” ! La révolution n’est pas une affaire de spécialistes ou de mercenaires armés ou cagoulés, d’hélicoptères ou de tanks, elle est celle de l’homme nu, elle est à la disposition de tous, elle est immédiate, elle n’est pas une fin, elle est un commencement.
Il leur faut à présent transformer la démocratie directe en structures sociales génératrices des valeurs communes, il leur faut, comme dit un “résistant” de longue date, passer de l’indignation à l’engagement.
Il est nécessaire de reconnaître quelles sont les structures sociales de base qui permettent de réaliser le principe de réciprocité, leurs formes positive ou négative ainsi que leurs niveaux de réalisation, leurs modalités d’articulation, et quelle est la valeur spécifique que chacune produit [9]. Il sera alors possible de proposer une inflorescence de solutions économiques et politiques pour un investissement sans limites de l’énergie psychique qui ne mettra pas en péril ni la nature ni l’humanité.
Il est surtout indispensable de libérer la raison de l’emprise exclusive de la logique de la physique qui ne permet que de comprendre comment se fabriquent des outils mécaniques. Il est indispensable de s’enquérir de la logique qui traite des relations intersubjectives, afin de pouvoir créer non pas du pouvoir militaire ou du pouvoir monétaire rivé à la force que l’on emprunte à la nature et à ses lois, mais les sentiments d’une conscience libre de toute force, ce que veut dire l’homme nu.


Notes

[1] Responsable de la communauté des Nivaklé du Paragay, Président du Premier Parlement du Cône Sud, qui détourna en développement alternatif le projet d’anthropologie que des progressistes de cette époque proposaient comme mode d’intégration de l’Indianité (le projet Marandu, 1974).
[2] « Le caciquat a échoué face à la colonisation, aujourd’hui nous avons retrouvé le moyen de le dépasser, et c’est le Conseil ».
[3] Rien ne montre mieux sans doute cette antinomie que la conception de la guerre : tandis que les uns s’interdisent d’utiliser des armes meurtrières car leur but est de faire des prisonniers ou un prisonnier qui sont ensuite immolés dans un sacrifice religieux, les autres fabriquent les armes les plus performantes possible pour tuer le plus possible.
[4] Ni à la raison utilitariste comme le proposent d’autres civilisations dans l’espoir de retourner contre les occidentaux leur propre dynamique.
[5] Alberto Santacruz présida le premier Conseil Indigène du Paraguay qui devait servir de référence au “Conseil Aguaruna Huambisa” du Pérou, dans les années 70-80.
[6] Dans le numéro 35-36-37 de la Revista Iberoamericana de Autogestión y Acción Comunal (INAUCO, 2000), Jacqueline Michaux et ses collaborateurs ont présenté une étude d’un système semi-complexe de réciprocité : l’ayllu des Quechua et Aymara de Bolivie et du Pérou. Chaque communauté est à même aujourd’hui de faire un travail de base similaire. Laissons les différentes communautés ériger leur label de réciprocité. Mais, encore une fois, il ne s’agit plus de parler au nom des valeurs, si authentiques et excellentes soient-elles, et quelle que soit leur efficience, car elles sont inopérantes face à la force du système capitaliste (la concurrence irrépressible des êtres vivants et l’interaction des forces physiques de la nature), il s’agit de comprendre comment se constituent les matrices des sentiments humains.
[7] Si l’on veut situer l’énergie psychique dans la nature, il faut reconnaître qu’elle résulte de la relativisation contradictoire des énergies physique et biologique, c’est-à-dire qu’elle se développe aux dépens de l’énergie physique et de l’énergie biologique ; ou encore reconnaître que dans la nature se déploient non seulement deux dialectiques antagonistes (celle que décrit la physique avec le principe d’entropie, et celle que décrit la biologie à partir de la généralisation du principe de Pauli), mais encore une troisième dialectique : celle de l’énergie psychique. Il devient alors possible de postuler la présence de l’énergie psychique dans tout événement de l’univers, sous une forme que l’on pourrait dire “immergée” lorsque domine l’énergie physique ou la matière-énergie biologique, et sous une forme “émergente” dans le cas contraire. L’émergence de l’énergie psychique dont témoigne en particulier le phénomène humain, est aujourd’hui décrite par les neurosciences non seulement dans les systèmes cérébraux mais au sein des neurones, des protéines, et même de molécules très simples, bientôt des atomes, et elle sera inéluctablement reconnue comme constitutive de l’univers au même titre que l’entropie et la néguentropie. Il ne sera alors plus possible de réduire l’énergie psychique à l’énergie physique ou biologique. Par contre, on pourra reconnaître à tous les êtres de la nature une conscience affective et peut-être des langages spécifiques.
[8] Que l’on retrouve dans les crises révolutionnaires : la Commune de Paris, les Soviets, le Printemps de Prague, les Cent fleurs, Mai 68…
[9] Voir site : Réciprocité-Reciprocidad.

En bref: associations ou entreprises coloniales?

Les ong et autres associations sociales destinées à accompagner les immigrés dans leur processus d'intégration -c'est-à-dire la grande majorité des associations bruxelloises- sont-elles les nouvelles administrations coloniales contemporaines?
L'alphabétisation  - mais surtout le regard occidental porté sur les immigrés comme non-lettrés, non-alphabétisés, non-scolarisés qui en est indissociable- n'a-t-il pas tout du discours civilisateur porté sur les colonisés tout au long de l'histoire?
Le terme même de "formateur", utilisé en éducation permanente et dans toutes les associations d'éducation d'adultes, n'évoque-t-elle pas  l'idée même de mise en forme, de "formatage"... des corps et des esprits, des comportements et des pensées des immigrés.
"Il faut" est sans doute l'expression la plus fréquemment énoncée par les apprenants en alphabétisation lors des sessions de formation:  "il faut s'inscrire à Actiris", "il faut s'inscrire à l'office des étrangers", "il faut manger des fruits et les légumes frais", "il faut trier les déchets", "il faut parler français", "il faut avoir un titre de séjour"...
Le "parcours d'intégration", discuté actuellement à Bruxelles, sera nous dit-on un parcours "d'accueil": mais de quel accueil parle-t-on lorsque les paroles de bienvenues ne sont données que sous la forme d'injonctions et de conditionnement: "il faut... sinon".
Dompter les corps et les esprits... n'était-ce justement pas cela l'entreprise coloniale...
Pourquoi les ongs de développement ne font-elles pas appel aux milliers de résidents africains ou asiatiques sans emplois en Belgique pour comprendre, accompagner ou piloter les projets qu'elles soutiennent dans le sud?
Pourquoi ne pas valoriser les compétences d'organisation des familles immigrées pour mettre en place les projets citoyens des quartiers et des communes?
Pourquoi ne pas partir des connaissances des immigrés sur leur langue, leur pays, leur culture pour construire avec eux une compréhension plurielle du monde d'aujourd'hui?





dimanche 23 septembre 2012

La gratuité des biens premiers



janvier 2012

Droit à la réciprocité

Dominique TEMPLE


Texte publié dans: http://dominique.temple.free.fr

La gratuité des biens premiers
Les biens que la nature assure à l’homme à l’origine, les biens premiers, ne peuvent qu’être partagés. L’argument fut emphatiquement développé lors de la Révolution française :“si une société n’est pas capable d’offrir à ses citoyens les conditions d’existence que lui offrait la nature, elle n’est pas digne d’être dite humaine”.

Ces biens, l’air, l’eau, la terre et le feu nécessaires à la vie des hommes étaient jadis en quantité inépuisable. Le développement de la société modifie aujourd’hui cette donnée. Les richesses de la terre apparaissent désormais en quantité limitée. Or les biens premiers qui doivent être à la disposition de tous, sont aujourd’hui réservés à une part de plus en plus restreinte des hommes y compris au sein des sociétés les plus riches.

Les biens offerts par la nature en quantité limitée doivent donc être retirés du champ du profit. Les végétaux et les animaux doivent également être protégés parce qu’ils contribuent aux équilibres biologiques dont dépend la vie sur terre : le plancton, les poissons, les oiseaux…

Les biens créés par la société, l’éducation, l’enseignement, l’information, la protection sociale doivent être gratuits“Si une société n’est pas capable d’offrir à tous ses propres créations, elle n’est pas digne…”

Le droit à la réciprocité

L’allocation universelle a été proposée dès la Révolution française : elle doit permettre à chacun, dans une société ou l’accès aux biens est monétarisé, de faire face à autrui en totalesécurité, et de n’accepter ses conditions qu’en toute liberté.

Elle doit être sans condition, car seul le do ut des (je donne pour que tu donnes) ouvre le droit de chacun à faire valoir ses compétences. Le pouvoir de donner à son tour est le droit à la réciprocité , droit de participer aux relations qui fondent le sujet en tant qu’humain en chacun des membres de la société.

Le droit à la réciprocité se heurte fondamentalement au droit bourgeois. La bourgeoisie veille en effet à ce que le salarié ne soit pas en mesure de négocier les conditions de son travail. Elle imposa d’abord que toute la plus-value se convertisse en profit capitaliste. Après la crise de 1929 et la deuxième guerre mondiale, elle consentit au prolétariat un “revenu”, mais à la condition que la consommation de ce revenu assure la croissance du capital. Néanmoins, le prolétariat a pu convertir une partie de ses bénéfices en relations de réciprocité : les conventions collectives, le salaire minimum, la sécurité sociale, les allocations familiales, la retraite, la limite du temps de travail, les congés payés…

Aujourd’hui, le crédit permet de démultiplier la consommation mais une consommation de plus en plus productive (du capital) et de moins en moins productrice (du bien commun) : entre l’une et l’autre se crée une contradiction jusqu’ici non résolue [1]. Quant à la question de la production des valeurs éthiques, elle demeure toujours en suspens.


La limite au profit


Limiter le profit permettrait de transformer l’investissement lucratif en investissement non-lucratif ; le pouvoir d’asservir en pouvoir de servir ; la propriété privée en propriété universelle ; l’entreprise individuelle en entreprise responsable ; la société anonyme en entreprise communautaire ; la concurrence en émulation ; le profit en prestige social. Cette substitution de paradigme ne limiterait ni l’investissement ni la croissance mais en changerait la finalité.

Le système capitaliste subordonnait jusqu’à présent l’information, l’éducation, l’enseignement, la recherche scientifique à la propriété privée. Qui maîtrisait l’information par la privatisation de la télévision et de la radio, du téléphone et du télégraphe, disposait dupouvoir. Marx annonça que la technique affranchirait la société du travail pénible, mais il n’a pas imaginé que la technique échapperait des mains de l’homme, et encore moins que la technique ainsi libérée imposerait le principe de réciprocité ! L’Internet est pourtant cette conscience humaine cristallisée devenue vivante qui se développe hors du contrôle des individus, et qui, parce qu’il est universel et gratuit, permet de substituer la réciprocité à l’échange.

La génération qui naît aujourd’hui ne pourra pas même reconnaître le monde dans lequel nous vivons. La réciprocité sera pour elle si naturellement assumée que personne ne pensera à la nommer au départ de ses actes. Elle sera redevenue une condition préalable d’existence mais affranchie des aliénations qui la dévoyaient. Et les murs de la mer rouge se refermeront.


Notes

[1Consommation productive : la dépense d’énergie que chacun subit au cours de son travail ou de son activité, par exemple d’un sportif, autrement dit le catabolisme. Consommation productrice : la consommation de matière première et d’énergie utilisée pour reconstruire son intégrité, autrement dit l’anabolisme. Marx appelait cette dernière la consommation vraie.